
Préface du livre "CONSTRUIRE
UN HOMME"
du Pr Joseph KI-ZERBO
Bien entendu ces quelques notes liminaires n'ambitionnent
pas de juger au fond l'institution du YONDO et de l'initiation au TCHAD
et ailleurs. Il s'agit d'un fait socio -culturel total, intégré et intégral,
constituant et constitutif qu'on ne saurait convoquer devant je ne sais
quel tribunal de la Raison universelle et du Droit. Il importe plutôt
d'apprécier la démarche intellectuelle audacieuse qui cherche à la
comprendre par l'intelligence et l'empathie, apportant ainsi une contribution évidente à la
quête de l'identité personnelle et collective en AFRIQUE.
En effet la culture est la clé de la présence à soi,
du rendez vous avec soi -même pour une société. C'est
le logiciel spécifique par et dans lequel un peuple se nomme,
se reconnaît et se réalise dans le cadre de ses réalités éco
-sociologiques, de ses intérêts et de Ses valeurs. La culture
couvre le mode de vie et les raisons de vivre. Tel est le YONDO dont
le système constitue un pan entier de la galaxie culturelle des
SARA.
En décidant d'opérer une plongée intellectuelle,
une immersion intégrale dans cet univers, Madame Rosalie E. Edjou
Djomniyo KANTIEBO encourt évidemment les risques, mais s'offre
aussi les chances et les aubaines qu'une telle entreprise suscite dans
les champs méthodologique, heuristique et épistémologique.
Ce voyage dans le « voyage » initiatique du YONDO méritait
manifestement d'être tenté.
En effet dans la reproduction sociale, l'initiation qui existe sous des
formes multiples jusqu'au coeur des sociétés « modernes »,
représentent un cas de figure saisissant qui apparaît avec éclat,
presque à l'état natif, dans certains peuples africains.
Tel est le message du rituel initiatique du YONDO chez les SARA du TCHAD
méridional. Périodiquement jusqu'à nos jours, des
cohortes massives de candidats à l'initiation entrent en brousse
comme on entre en religion, pour revêtir une nouvelle identité de
l'homme accompli, après avoir été dépouillés
de l'ancienne.
Pour cela il faut surmonter des épreuves, y compris la mise à mort
symbolique. fi faut accéder à la maîtrise des connaissances
et qualités du mode de vie, de l'existence et de l' être
dans le monde Sara. Les lumières croisées de la sagesse,
du ludique, de l’éthique et de l'esthétique à travers
des exercices rigoureux et ascendants~ modèlent 1 'homme nouveau
afin que comme naguère dans le mythe sublime de l'OSIRIS égyptien
la mort cède la place à la résurrection. fi importait
donc de procéder à une relecture de « la mort Sara ».
Car l'essentiel ici ce n'est pas la mort, cette étape initiatique
dans la vie humaine. La philosophie de 1 'Histoire ici ne semble donc
pas fondée sur la rupture violente qui substitue l'antithèse à la
thèse. Il s~agit plutôt de métamorphose individuelle
et collective par la maïeutique citoyenne conjuguant le bon vouloir,
la contrainte et le contrat pour la transformation sociale qui répudie
la réédition mécanique et stéréotypée
des générations. Tel est peut être le modèle
des sociétés qui fonctionnent sur cette base et qu'on appelle
sociétés à classes d'âges. A condition de
ne pas oublier que l'essentiel n'est pas le référentiel
chronologique et individuel, mais la marque, le sceau commun et indélébile
imprimé sur le cohorte générationnelle qui a effectué ensemble
le passage.
Cette vision archétypique des sociétés réglées
sur la base d'un contrat pour une conscience identitaire collective,
nombre d'africains et d'observateurs extérieurs la conçoivent
sur une base générale et abstraite, voire folklorique.
Ils conçoivent la culture comme un vernis ou un épiphénomène.
Le présent travail de thèse administre au contraire la
démonstration que de proche en proche le YONDO amène à visiter
tous tes compartiments de la vie humaine. Toute science humaine implique
un engagement, un investissement, une immersion même, physique
du chercheur dans son sujet pour amener une masse de détails précis
qui donnent vie dans les
trois dimensions et restituent à la culture toute son épaisseur
charnelle Cela permet de donner à l'Anthropologie la dimension
d'une discipline carrefour en abandonnant les sentiers étroitement
ethnographiques pour déborder sur les boulevards de la comparaison
trans - ethnique et de l'approche transdisciplinaire.
La nudité des initiés quittant la cuisine de leur mare
pour le rassemblement avant le grand départ amène à des
développements psychanalytiques. Les arts corporels, la musique
et la danse débordent de significations symboliques. Et le tambour
du MBANG (Roi) rappelle ici aussi l'omniprésence du politique).
Les Sociétés africaines sous leurs apparences parfois pauvres
et rudimentaires se révèlent comme ici à l'analyse,
d'une complexité inouïe du fait de leur caractère
intégré. Tout est relié. Tout a un sens. Le moindre
geste, le moindre objet participe à la symphonie des relations
et à la pyramide des sens. Dans ce cas, les étages de l'infrastructure
et de la superstructure sont bouleversés.
Mais l'intégration des facteurs acteurs autorise un usage plus
performant de l'approche systémique, voire structurale qui se
combine avec bonheur avec la technique micro analytique qui à elle
seule empêche de percevoir les tendances lourdes, les traits essentiels
et les « lois ».
Les instruments de musique (xylophones rhombes etc., les trépidations
rythmées des pieds sont en phase avec le pouls du tambour, et
les chants dans la langue ésotérique. Les initiés
agissent les instruments autant qu'ils sont agis par elles. Les corps
deviennent alors des blasons vivants de la culture, des tableaux de bord
et des tables de la loi autoproclamée et autopropulsés
dans les arcanes du haut savoir.
Mais l'auteur nous révèle aussi qu'à la pédagogie
du bruit et de la transe fondée sur la capacité de l'oeil
comme sens intellectuel par excellence mais génératrice
d'extravasion, se substitue parfois un renversement propédeutique
par la prépondérance de l'audition, par des phases d'obscurité absolue,
de silence total et de claustration ou prévalent la présence à soi
et l'approfondissement identitaire. Bref une multitude de description,
de réflexions et d'argumentations fourmillent au fil de cette
thèse, qui pourraient enrichir les citoyens éclairés
ordinaires, et pas seulement les chercheurs, et pourquoi pas, les dirigeants.
En Afrique nous sommes trop souvent assis sur notre patrimoine en attendant
son extinction ou son inclusion - exclusion. C'est la fuite en avant
pour l'épuisement de la terre et la colonisation du système
solaire: une initiation d'un autre genre, mais avec des rôles sévèrement
réservés.
Que le TCHAD, patrie du plus vieil australopithèque soit aussi
la région désignée par les peuples Afrique occidentale
comme leur origine première, cela est tout à fait normal.
Que la Banque Mondiale s'intéresse davantage au pétrole
qu'au YONDO, cela peut à la rigueur se comprendre. .
Mais que les responsables de l'éducation africaine soient indifférents
devant l'intérêt que présente l'initiation originelle
pour la refondation de l'école africaine aujourd'hui, autant vaut
tenter de développer les gens en dehors d'eux -mêmes. Or
le dicton africain déclare : « on ne peut pas coiffer quelqu'un
en son absence. »
HAUT DE PAGE
